Christophe André
_______________________________________________________________________________________________________________________
"Pratiques de l’estime de soi"

							

"L'estime de soi ? Eh bien, c'est comment on se voit, et si ce qu'on voit, on l'aime ou pas…" Cette phrase d'un jeune patient représente une bonne définition de l'estime de soi : le mélange entre regard et jugement sur soi. Le concept d'estime de soi présente les mêmes difficultés que celui d'intelligence : la multiplicité de ses sources et de ses manifestations le rend particulièrement difficile à cerner clairement. Pourtant, son intérêt en psychologie et en psychiatrie ne fait aucun doute : cette dimension fondamentale de la personnalité est étroitement associée au bien-être et à la performance individuelle, et influence de nombreux comportements sociaux.

Les travaux sur l'estime de soi ont le plus souvent recours à l'observation des différences entre sujets à haute estime de soi, et sujets à basse estime de soi. Ces deux populations extrêmes présentent en effet des différences marquées dans de nombreux domaines : comportements, cognitions, émotions et relations sociales.

La "confiance en soi" désigne ainsi le sentiment, chez un sujet donné, d'être ou non capable de réussir une action donnée. La plupart des études soulignent que les sujets à basse estime de soi s'engagent avec beaucoup de prudence et de réticences dans l'action ; ils renoncent plus vite en cas de difficultés. À l'inverse, les sujets à haute estime de soi prennent plus rapidement la décision d'agir, et persévèrent davantage face à des obstacles. L'explication de ces différences tient entre autres à la perception d'un échec possible : les sujets à basse estime de soi tendent à procéder face à l'échec à des attributions internes ("c'est de ma faute"), globales ("cela prouve que je suis nul") et stables ("il y aura d'autres échecs"). Tandis que leurs homologues à haute estime de soi vont le plus souvent recourir à des attributions externes ("je n'ai pas eu de chance"), spécifiques ("je reste quelqu'un de globalement valable") et instables ("après la pluie, le beau temps : des succès viendront"). Ces deux mécaniques s'auto-entretiennent, la première poussant le sujet à basse estime de soi à entreprendre aussi peu que possible, et donc à bénéficier moins souvent des gratifications de la réussite, donc à douter davantage, etc… Tandis que la deuxième dynamique pousse le sujet à haute estime de soi à multiplier les actions, qui peu à peu vont nourrir et consolider sa confiance en lui-même. Ces phénomènes ont été ainsi clairement étudiés chez les sujets timides, présentant une basse estime d'eux-mêmes : leurs évitements (rester en retrait, ne pas prendre d'initiatives) valident et consolident la médiocre image qu'ils ont d'eux-mêmes ("je ne suis pas capable d'intéresser les autres") ; le moindre échec est vécu comme une catastrophe personnelle et sociale majeure, ruminé longuement, et ensuite utilisé comme frein à de nouvelles entreprises ("souviens-toi de ce qui t'était arrivé lorsque tu as voulu agir…"). C'est ce que notait amèrement Jules Renard dans son journal : "D'expérience en expérience, j'en arrive à la certitude que je ne suis fait pour rien…" À ce titre, l'estime de soi a pu être comparée à un véritable "système immunitaire du psychisme" : tout comme notre immunité biologique nous protège des agressions microbiennes ou virales, une des fonctions de l'estime de soi serait de nous protéger de l'adversité. L'estime de soi pourrait ainsi être impliquée dans les mécanismes de résilience.

À côté de ces aspects comportementaux, existent également des phénomènes cognitifs complexes. Tout individu procède à des auto-évaluations incessantes et en grande partie inconscientes, et ces phénomènes sont étroitement liés à l'estime de soi. On a montré que les sujets à basse estime de soi, lorsqu'ils sont invités à se décrire, se montrent prudents et hésitants, abusant de la nuance jusqu'au flou. Ces difficultés sont moins tranchées lorsqu'ils sont amenés à décrire des proches, et sont donc spécifiques de leur regard sur eux-mêmes. Ils préfèrent des qualificatifs neutres aux positifs (que choisissent plus volontiers les sujets à haute estime de soi) ou aux négatifs (préférés par les déprimés). Les sujets à haute estime de soi par contre parlent d'eux en termes plus tranchés et plus affirmatifs, et se montrent moins dépendants de leur interlocuteur : ils peuvent ainsi affirmer "je déteste l'opéra" au milieu d'un groupe de mélomanes…

Le bien-être et la stabilité émotionnelle d'un sujet sont également très dépendants de son niveau d'estime de soi. Confrontés à un échec, les étudiants à haute estime de soi vont présenter des réactions émotionnelles immédiates d'intensité équivalente à celle de leurs congénères à basse estime de soi ; par contre, elles dureront chez eux nettement moins longtemps : le sillage émotionnel de l'échec perturbera moins leurs attitudes ultérieures. On a également pu montrer que les affects de base étaient plus souvent négatifs en cas de basse estime de soi ; en psychiatrie, plusieurs études ont confirmé le lien entre basse estime de soi et risque dépressif. Il semble que ce phénomène s'auto-renforce avec le temps, en l'absence d'intervention délibérée pour améliorer l'estime de soi : des travaux récents ont ainsi souligné que les sujets à basse estime de soi faisaient moins d'efforts pour "se remonter le moral" après un revers. Après avoir été mis en échec en situation expérimentale, ils vont moins souvent choisir de regarder un film amusant que les sujets à haute estime de soi ; alors qu'ils considèrent par ailleurs que cela leur ferait sans doute du bien.

Enfin, les liens entre estime de soi et relations sociales sont particulièrement étroits. On a ainsi pu montrer que l'estime de soi était en quelque sorte un "sociomètre" : elle est très étroitement dépendante des expériences de rejet ou d'acceptation sociale. Plus le sujet a des preuves qu'il est l'objet d'une évaluation favorable par les autres, plus cela améliore son estime de soi, et inversement. Contrairement à ce que l'on a cru un moment, ce phénomène est différent de l'autosatisfaction lié au leadership : pour l'estime de soi, ce qui est favorable c'est d'être aimé, pas d'être dominant. Les premiers auteurs ayant travaillé sur l'acquisition de l'estime de soi ont d'ailleurs tous souligné l'importance de l'expression par les parents d'un amour inconditionnel à leurs enfants, non dépendant des performances de ces derniers. Par ailleurs, l'ensemble des phénomènes liés à l'estime de soi, comme la sensibilité à l'échec sont fortement modulés par les facteurs relationnels : les sujets à basse estime de soi sont d'autant plus hésitants à prendre des décisions qu'ils savent que celles-ci seront observées et commentées par des évaluateurs. Les comparaisons sociales sont aussi très impliquées dans les mécanismes de régulation de l'estime de soi : en cas de difficultés, les sujets à haute estime de soi comparent plus volontiers vers le bas ("il y a pire que moi") tandis que ceux à basse estime de soi s'enfoncent en comparant vers le haut ("tous ces gens meilleurs que moi"). Un des auteurs les plus spectaculaires en matière d'auto-dévalorisation comparée reste certainement le philosophe Cioran : "Je ne connais personne de plus inutile et de plus inutilisable que moi."

Tout ce qui précède a pu donner au lecteur le sentiment qu'une estime de soi élevée n'avait que des avantages : il existe cependant des dérapages de l'estime de soi… Après avoir surtout travaillé sur les différences entre haute et basse estime de soi, les chercheurs ont ensuite affiné leur démarche en s'intéressant à la souplesse des mécanismes adaptatifs en jeu. On sait aujourd'hui que les mécanismes de défense de l'estime de soi ne valent que par leur souplesse et leur richesse : il existe des individus à haute estime de soi qui s'avèrent cependant peu adaptés et émotionnellement instables. En cas d'échec, ils ont trop systématiquement recours à des stratégies de déni, ou d'accusation des autres pour ne pas avoir à se remettre en question.

Bien que nous disposions aujourd'hui de nombreuses données concernant l'estime de soi, de nombreux travaux restent à conduire dans ce domaine. Comme l'écrivait déjà La Rochefoucauld il y a plusieurs siècles : "Quelque découverte que l'on ait faite dans le pays de l'amour propre, il y reste encore bien des terres inconnues"…

Ouvrages Sources
C. André : Imparfaits, libres et heureux. Pratiques de l'estime de soi. Odile Jacob, Paris, 2006.
C. André et F. Lelord : L'estime de soi. Mieux s’aimer pour mieux vivre avec les autres. Odile Jacob, Paris, 2007 (nouvelle édition).

79. rue Largaud / 84200 Carpentras
Tél.: 04 90 60 29 29 - Fax.: 04 90 60 71 62
Mail: journeesdaccords@wanadoo.fr