Science et pouvoir du lien social : Les connexions sociales, leur approche scientifique, leur importance pour notre vie, comment les développer

Interview d'Emma Seppala, Docteur en psychologie, Directrice associée du Centre sur la Recherche et l'Éducation de la Compassion, à l'Université de Stanford, Californie.
Traduction Hélène Champommier - Journées d'Accords, Colloque Elkaim formations & Journées d'Accords Avignon 24 Avril 2014

Emma SeppalaUne question : dans votre vie actuelle, de combien de personnes êtes vous suffisamment proche pour partager un problème personnel ?

Une enquête a été conduite en 2004 aux Etats Unis, ce qu'on a découvert, c'est que le nombre moyen de personnes proches pour partager un problème personnel est de deux, mais que 25% des américains interrogés ont dit zéro. Une personne sur quatre que vous rencontrez chaque jour, ne se sent pas en connexion avec d'autres.

Que se passe-t-il quand la connexion sociale dans nos vies est inexistante ou d'un niveau très bas ?

Quand on se soucie de notre santé, on ne pense pas à l'importance d'être socialement relié, on pense le plus souvent à : faire de la gym, avoir une alimentation appropriée. Pourtant le manque de connexion aux autres est pire pour nous que le fait de fumer, être en surpoids, ou avoir une tension artérielle élevée. Ce que montre l'enquête c'est que les personnes non reliées aux autres ont plus d'anxiété, de dépressions, de tendance au suicide et aussi de violence. Une grande partie des auteurs de violences « faits divers » sont des personnes souffrant sévèrement d'isolement.

Les recherches scientifiques montrent que cela nous impacte au niveau cellulaire : on voit de nombreuses inflammations pour les gens qui sont vraiment seuls.

Avoir suffisamment de liens est garant de meilleur bien-être psychologique, et est prédictif d'une bien meilleure santé physique, avec une immunité accrue. Cela permet de guérir plus vite de maladies. Il apparaît qu'être fortement connecté socialement a même une influence sur la longévité : avoir un environnement où l'on est bien connecté socialement augmente de 50% nos chances de longévité.

La connexion existe, même si nous l'ignorons. Les recherches montrent que se connecter est un processus qui nous est intrinsèquement naturel. Par les neurones miroirs de notre cerveau, nous sommes constamment en résonance avec les autres, c'est à dire que nous sommes constamment le miroir de ce qui se passe avec eux. Pensez à quelqu'un proche de vous, quand cette personne entre dans la pièce et avant même que vous n'échangiez une parole, vous pouvez dire si elle va bien, si quelque chose de magnifique est arrivé dans sa vie ou si quelque chose de tragique l'affecte. Quand on regarde quelqu'un, intérieurement, on en est le miroir. C'est la base de l'empathie. Si quelqu'un arrive et éprouve un sentiment d'échec, par exemple, cela active des micro muscles sur son visage et on sait que quelque chose ne va pas bien. C'est la même chose avec une bouche souriante, des micros muscles sont activés. Par exemple : vous marchez dans la rue et vous voyez quelqu'un trébucher et tomber, immédiatement vous avez un genre de sensation intrinsèque : « Oh, ça doit faire mal ». En fait, la douleur, et l'activation qu'on peut voir dans le cerveau sont la même, que vous en fassiez l'expérience vous même, ou que vous en soyez l'observateur chez quelqu'un d'autre. Au niveau physiologique y a un recouvrement entre notre propre douleur et le fait de voir la douleur de quelqu'un d'autre. On peut penser qu'on est isolé des individus qui marchent autour de nous, que l'on est seul, mais c'est faux en réalité. Parce que même alors, notre cerveau est câblé, connecté, il est naturellement en empathie, il demande à être relié, afin de sentir, de savoir ce qui se passe pour quelqu'un d'autre. Vous avez sans doute observé que quand vous traversez un espace et que vous souriez à quelqu'un qui ne vous sourit pas en retour, vous vous sentez comme bizarre, la connexion naturelle est boiteuse. Moi chaque fois que ça m'arrive, je pense bon ça va, j'ai juste activé les micro muscles sur mon visage, et par chance il va sourire à la prochaine personne qu'il croisera !

La raison majeure pour laquelle les gens entrent en thérapie aujourd'hui, est la solitude. Comme si les gens vivaient de plus en plus loin les uns des autres. L'étude de 2004 montre combien la connexion sociale est bénéfique, et comment en manquer, est un problème, mais déjà en 1985, d'importants travaux dans le champ social montraient le déclin du lien social et le développement du sentiment d'isolement aux Etats Unis.

Comment peut on développer notre connexion sociale ?

Certaines personnes disent « C'est parce que je suis un introverti, je suis un solitaire, je ne me sens pas bien avec les autres », ou alors « Je suis si occupé que je n'ai pas le temps d'une vie sociale ». Ou bien, « Pour rentrer en relations, je dois me rendre plus attirant, gagner plus d'argent, être plus mince, plus ceci, moins cela, faire plus de... réussir ...changer mon apparence... » Mais en fait, cela ne se passe pas ainsi, et ceci est une grande et bonne nouvelle. Nous n'avons aucun contrôle sur notre environnement extérieur par ces méthodes visant un résultat quantitatif. Le sentiment de connexion sociale et les bénéfices liés à cette connexion n'ont rien à voir avec le nombre d'amis que vous avez, voilà la grande nouvelle : les états internes sont subjectifs. Vous connaissez l'expression « seul au milieu de la foule... », vous pourriez avoir une centaine d'amis, si vous n'êtes pas en connexion depuis l'intérieur de vous même, vous n'en aurez aucun bénéfice. On peut toujours changer le nombre de nos amis, on peut toujours changer le nombre de nos réussites, notre aspect attirant, mais ce que nous oublions, c'est que le bienfait vient d'une sensation de lien, d' une impression d'étroite connexion aux autres, il s'agit d'un sentiment, d' un état subjectif. Et que cela est naturellement potentiellement disponible, et cela s'éduque et s'entraine.

Une éducation à la compassion.

Ce que suggère l'enquête, c'est que la compassion pourrait être une réponse pour développer nos connexions sociales ; Compassion pour les autres et compassion pour soi. Certains peuvent penser : « oui, mais je ne suis pas quelqu'un de compassionnel » ou « le genre humain est égoïste, tous les gens que je connais ne sont intéressés que par eux mêmes... » Cela est du domaine de la croyance ! Que disent les données ? Que la compassion, dans la rencontre est un instinct premier, non seulement chez les humains, mais aussi dans le règne animal.

Par exemple les rats. Les rats ne sont pas des animaux envers lesquels nous avons une extrême sympathie peut être. Pourtant un rat va se détourner de son chemin pour aller aider un autre rat qui souffre, il passera des obstacles et fera beaucoup d'efforts pour cela. Les primates quand ils voient un congénère dans le besoin vont lui apporter de l'aide.

La même chose est vraie pour les enfants de 2 ans. L'institut Max Planck en Allemagne étudie la compassion dans des recherches sur les petits de 2 ans, trop jeunes pour avoir appris les règles de politesse. Dans une pièce, l'expérimentateur manifeste qu'il a beaucoup de mal pour attraper quelque chose, qu'il a besoin d'aide, on observe que les petits de 2 ans se lèvent, s'avancent et viennent aider. Même si l'expérimentateur a disposé en quantité toutes sortes d'obstacles dans la pièce, les petits vont ramper, passer dessus, par dessous pour arriver à aider. Aider est une tendance naturelle.

Que se passe-t-il avec les adultes ? C'est la même chose. De récentes études économiques proposent un jeu, dans lequel les participants reçoivent une certaine somme d'argent. Ils ont le choix : soit se comporter équitablement et partager cet argent avec les autres participants, soit le garder pour eux mêmes. Quand ils n'ont que quelques secondes pour décider, la première réaction, pendant ces quelques secondes, c'est de partager. Ensuite, s'ils ont plus de temps pour décider, ils peuvent changer d'avis. Mais l'instinct premier, c'est de partager ! Dale Miller à l'université de Sanford, montre aussi que l'instinct premier chez les adultes c'est le partage, mais que parfois, ils se stoppent eux mêmes. Pourquoi ? Parce qu'ils pensent que les autres vont être soucieux de leur propre intérêt d'abord. Parce qu'intervient cette norme extérieure intériorisée : « l'homme est égoïste, nous sommes intéressés d'abord par nous mêmes ». Pourtant, l'instinct premier c'est vraiment le partage.

Cela a été vrai pendant des millénaires. Parfois, on attribue la survie au fait d'être le plus fort, quelque chose qui ressemble à ce que disent Charles Darwin ou Herbert Spencer. Mais il y avait une intention avec cette théorie : justifier la hiérarchie sociale et raciale... En fait, comme le souligne Decker Keltner de l'université de Berkeley, le message de Darwin pourrait être traduit par « la survie des plus gentils » ! Parce que en réalité, c'est la compassion qui nous aide à survivre plus longtemps.

Robert Sapolsky de l'école médicale de Sanford nous montre une réalité intéressante dans des expériences d'observation de babouins en Afrique. Il voit que ceux qui se reproduisent le plus... devinez ... les mâles alpha, « dominants »! sont sortis se battre, ou s'occupent d'accaparer la nourriture. De telle sorte que ce sont les gentils qui restent derrière, avec les femelles, en train de se reproduire davantage. Une fois, les mâles alpha d'une tribu ont trouvé beaucoup de nourriture dans des bennes à ordure. Cette nourriture était infectée, de telle sorte qu'ils ont commencé à mourir. Ceux qui ont survécu sont les gentils babouins, coopératifs. Une tribu de babouins prospère davantage dans une atmosphère coopérative...

Quand on regarde les rencontres affectives, les hommes et les femmes différent dans leurs critères concernant ce à quoi ils accordent la plus grande valeur dans une relation, mais tous donnent comme une des valeurs prioritaires, la gentillesse. C'est une des choses qu'ils attendent le plus de la relation.

La compassion est une tendance naturelle, reposant sur l'empathie – neurones miroirs, instinct, sens de la connexion aux autres. Mais pour se développer il est important et intéressant de savoir qu'elle nécessite de développer la compassion envers soi même. Les gens pensent : « ah, la compassion, un mot sensiblard, doux... » mais en fait, c'est une source de force énorme. Porteur de changement, bien plus qu'on ne l'imagine. Nous savons facilement mettre la pression sur nous même, nous nous donnons beaucoup de consignes du genre « je dois être performant ». Mais il est démontré que trop aller dans ce sens, se fait au détriment de notre facilité d'adaptation et de notre accomplissement. Si vous appliquez la compassion à vous mêmes vous serez plus résilient face aux défis, et vous serez bien plus capable de succès que vous ne le pensez.

J'ai fait cette conférence à Stanford devant des étudiants, l'une d'entre eux m'a fait un mail quelques semaines plus tard, me racontant qu'elle avait décidé de mettre en œuvre la compassion dans sa vie. Elle est retournée dans son dortoir, et il y avait là une personne que tout le monde évitait, qui avait un gros nuage noir autour d'elle, sur sa tête, qui regardait tout le monde furieusement et ne parlait à personne. L'étudiante était consciente de l'isolement de cette fille. Elle a décidé de lui sourire chaque fois qu'elle la verrait. Dans le pire des scénarios, cela activerait ses micro muscles ! C'est ce qu'elle a fait. Pendant plusieurs semaines. Chaque fois qu'elle lui souriait, la fille la regardait avec colère, mais elle a continué à sourire. Après un mois comme ça, elle raconte que la fille est venue la trouver et a dit « Merci de me voir ». Cela a changé sa vie !

Pour beaucoup d'entre nous, on ne réalise pas ce qu'un simple acte de compassion peut faire ! Pas seulement générer de la connexion à l'intérieur de nous, pas seulement générer du bien être, c'est le cas bien sur, mais les recherches montrent que nous sommes plus heureux de donner que de recevoir. Si vous demandez aux gens de dépenser leur argent pour un autre, ou pour eux mêmes, on observe qu'ils sont plus heureux, à la fin de la journée, s'ils ont dépensé pour les autres.

Pensez y, parce que ce n'est pas le message que nous recevons de tous les gourous du marketing qui, eux, nous disent de consommer, de nous acheter des choses pour être heureux. Mais en réalité, c'est en donnant qu'on est le plus heureux. C'est ce que démontrent aussi les images du cerveau dans les recherches.

La chose la plus belle à propos de la compassion, c'est qu'elle est incroyablement contagieuse. Pensez aux fois où vous avez vu quelqu'un aider une autre personne. Cela peut être un parent avec son enfant, ou quelqu'un aidant un autre, dans la rue. Retrouvez la sensation que cela a provoqué en vous... C'est quelque chose de plutôt chaud que vous avez éprouvé, un peu enivrant. Parfois, vous avez pu être ému aux larmes. C'est ce que Jonathan Haidt de l'université de Virginie appelle « élévation ».

Que se passe-t-il quand on ressent le sentiment d'« élévation » ? C'est exponentiel ; On augmente la chance d'aller vers les autres et de les aider. Nicolas Christakis d'Harvard a démontré que si une personne aide, cela a un impact sur d'autres niveaux, d'autres cercles de relations ; Les 3 cercles dans votre vie (ex, votre conjoint, vos frères, vos voisins) vont ressentir un effet, leur sentiment d'être séparé sera modifié, ils sont susceptibles d'être eux mêmes plus compassionnels. C'est très intéressant.

C'est la même chose avec le bonheur. On se dit souvent : « Pourquoi devrais je prendre soin de mon bonheur ? C'est de l'égoïsme ! » Non ! Quand vous êtes heureux, c'est la même chose, c'est contagieux. Ce sont les conditions de la création d'une culture de la compassion, et cela conduit au bonheur ; Pensez à cela : quand vous avez de la compassion dans votre vie et que vous vous sentez relié aux autres, vous en recevez et ressentez toute la richesse, vous êtes bénéficiaire. Tous ceux qui vous voient, tous ceux qui vivent avec vous, tous ceux qui ont le cadeau de vous avoir dans leur vie, eux aussi se sentent impactés, se sentent bien et deviennent plus compassionnels. Ensuite qui que vous touchiez, qui que vous aidiez dans votre vie, il en recevra aussi les bénéfices. C'est comme cela que vous contribuez à une éducation à la compassion et à une culture de compassion. Et ça, c'est une idée qui vaut le coup d'être répandue. Qu'en pensez-vous ?

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