La Résilience, c'est « le ressort intime face aux coups de l'existence »

Extraits année 2002, source : CarnetPsy.com, avec l'aimable autorisation de l'auteur

Marie-Frédérique BacquéOn l'a comparée à ce phénomène physique qui permet à un bloc de matière d'une dureté variable de renvoyer un objet qui vient de le heurter avec plus ou moins d'énergie. Mais Cyrulnik donne un tour nouveau au concept. Il le traduit en langage scientifique : « la résilience est un processus diachronique et synchronique : les forces biologiques développementales s'articulent avec le contexte social, pour créer une représentation de soi qui permet l'historisation du sujet ». En langue grand-public cela donne : « la résilience est un tricot qui noue une laine développementale avec une laine affective et sociale (...) la résilience n'est pas une substance, c'est un maillage ». On ne peut pas l'objectiver à un moment T puisque c'est une « théorie de vie » qui se noue et se dénoue continuellement. La métaphore du tricot n'est pas qu'une vision de « bonne femme ». C'est au contraire une image kinesthésique qui exprime le temps qui passe et le geste qui le poursuit pour le fixer. Le tricot n'est guère que le symbole du temps.

À l'origine était le traumatisme... Nous le subissons tous ce traumatisme de la naissance... Il nous plonge subitement dans l'Histoire, la grande mais aussi celle du groupe et de notre identité plus ou moins pré-constituée. Sa répétition est à l'oeuvre dans l'aspect pathogène de l'agression humaine ou naturelle. Condamné à mort à six ans, interné à Drancy à cinq ans, témoin de l'éxécution de ses parents à huit ans, ces enfants subissent d'abord passivement la loi morbide des adultes.

Les rêveries, le souvenir et l'idéalisation de ses parents permettent la constitution d'un espace interne inviolable où l'enfant peut se ressourcer. La sublimation est donc l'une des conditions de la résilience. Elle prend appui sur les liens que l'enfant a pu tisser avant le traumatisme. Ici, Cyrulnik introduit un autre concept, celui de l'oxymoron. Cette figure de réthorique consiste à associer deux termes antinomiques, un « merveilleux malheur » en est l'exemple le plus évident. Ceux qui s'en sortent parviennent à faire cohabiter désormais l'horreur et la poésie, le désespoir et l'attente du mieux, la torture glacée et la chaleur humaine. Ainsi va le monde de l'enfant blessé : face à la mort, il conserve un lambeau de bonheur qui lui permet de dépasser l'atrocité du moment.

Une autre possibilité de lutte est la rencontre avec un personnage « initiateur », une grande sœur, un compagnon d'infortune et toute personne support d'identification pour l'enfant. Les autres facteurs de dépassement sont liés à la parole libérée par l'enfant et surtout à ceux qui vont la recueillir. Mais dire son malheur n'est pas si simple : Primo Levi, Robert Antelme et bien d'autres s'y sont brûlés les ailes. En s'opposant à la « mémoire collective », le traumatisé prend un risque énorme.

La Société a toujours intérêt à faire taire le paria, le déjà-mort, celui qui représente le malheur. Si Anne Frank a rencontré un succès (hélas posthume) avec son journal, c'est parce qu'elle y avait mis tout son humour et sa franchise alerte, mais ceux qui rapportaient la misère du désespoir n'étaient que des démoralisateurs dont on se passait fort bien en ces temps de reconstruction. Cyrulnik est ici très critique à l'égard des institutions qui accueillent les enfants malmenés par la vie. Révéler le secret de la naissance, le décès d'un père lointain mais mythique peut déclencher des blessures bien pires parfois que le secret lui-même. Aussi, attention à cette génération du « tout dire » à l'enfant. Ici Cyrulnik pense que nous nous trompons de malade. « Ce n'est pas tant sur le blessé qu'il faut agir afin qu'il souffre moins, c'est surtout sur la culture ». Tout faire pour que le traumatisé ne constate pas comme Elie Wiesel: « Il m'est interdit de me taire, il m'est impossible de parler »...

Une des conclusions importantes de cet ouvrage réside donc dans les possibilités créatrices qui transcendent la souffrance. Ce qui n'implique pas que la souffrance engendre nécessairement de la création. Cependant la blessure permet la mise au point de mécanismes tels que la sublimation et le développement de toutes ces facultés qui élèvent l'homme au-delà de son statut d'animal totipotent. La résilience ne relève donc pas que du sujet traumatisé, l'environnement joue un rôle dans la récupération et dans la transformation de la blessure. Ici, toutes les institutions qui récupèrent les enfants touchés doivent repenser leurs offres de survie. Une dernière image livrée par Boris Cyrulnik « Ni acier, ni surhomme, le résilient ne peut pas échapper à l'oxymoron dont la perle de l'huître pourrait être l'emblème : quand un grain de sable pénêtre dans une huître et l'agresse au point que, pour s'en défendre, elle doit sécréter la nacre arrondie, cette réaction de défense donne un bijou dur, brillant et précieux. » Après la catastrophe, tout n'est donc pas perdu ? Le temps qui passe, le flux et le reflux de l'océan, ne permettent-ils pas de saisir de minuscules scories du milieu, et de les transformer en joyau ?

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