Le roman, miroir différenciateur des affects

Avec l'aimable autorisation de l'auteur

Nicole JeammetDans « le temps retrouvé », Proust fait une demande à ses lecteurs : non de le louer ou de le dénigrer, mais seulement de lui dire « si c'est bien cela », si les mots qu'ils lisent en eux-mêmes sont bien ceux qu'il a écrits. « Mes propres lecteurs à travers ce livre deviendront les lecteurs d'eux-mêmes »Le propre de la littérature n'est-il pas en effet de m'offrir un lieu où me comprendre moi-même à travers les histoires lues ? ou comme le dit Camille Laurens : « les romans (…) ont été pour moi cette école d'amour qui est leur seule raison d'être, car à quoi servirait la littérature si elle ne nous apprenait pas à aimer ? »

Devant une histoire que je lis, j'écoute une autre voix que la mienne, je regarde un autre visage en relation avec d'autres voix et d'autres visages et une occasion m'y est donnée de reconfigurer ma propre vie, dans un aller et retour avec le texte. Ainsi le roman nous donne-t-il le moyen de nous regarder nous-même dans le miroir qu'il nous tend… et, traversant les apparences d'y déchiffrer qui nous sommes, ou plutôt la plupart du temps qui nous croyions être et que nous ne sommes pas…leurrés par notre besoin existentiel de nous vouloir « aimables », qui nous contraint à déguiser nos sentiments de rage ou d'envie inconscients en sentiments bienveillants conscients.

Deux romans nous serviront d'illustration : La porte étroite d'André Gide et Les heures de Michael Cunningham (roman qui a été à l'origine d'un film à succès The hours avec Meryl Streep, Julianne Moore et Nicole Kidman)

Ces deux romans très différents l'un de l'autre ont cependant un point commun à travers deux de leurs héroïnes, Alissa d'un côté et Mrs Brown de l'autre : toutes les deux se veulent et se croient sincèrement aimantes ; toutes les deux pensent l'amour comme un absolu de perfection , même si pour l'une cet Absolu trouve à se représenter en Dieu et si pour l'autre il est une vague image grandiose d'elle-même; toutes les deux cependant, au fond d'elles et sans le savoir, derrière l'image idéale qu'elles se sont construites d'elles-mêmes, sont comme il est dit pour Mrs Brown, « mauvaises, pleines de rage et de récriminations, promptes à s'humilier » et j'ajouterais à humilier les autres dans le but d'imposer leur propre volonté…

  1. Premier récit de vie donc : La porte étroite

Ce récit est celui de la découverte de son amour pour Alissa, sa cousine que viendra concurrencer l'Absolu que représente l' Amour de Dieu pour lequel cette dernière désirera peu à peu se sacrifier et sacrifier l'amour de Jérôme. Mais derrière cette volonté consciente d'aimer, nous allons voir à l'œuvre tout autre chose : nous allons voir une volonté inconsciente de maintenir l'illusion narcissique d'être l'un et l'autre parfaits qui les poussera à des relations masochiques en miroir où ils se détruiront l'un l'autre.

Ecoutons donc ce qui nous est conté :

Jérôme trouve Alissa dans sa chambre, le visage noyé de larmes, car elle a appris que sa mère a un amant et Jérôme d'affirmer : « Cet instant décida de ma vie .(…) Ivre d'amour, de pitié d'un indistinct mélange d'enthousiasme, d'abnégation, de vertu, j'en appelais à Dieu de toutes mes forces et m'offrais, ne concevant plus d'autre but à ma vie que d'abriter cette enfant contre la peur, contre le mal, contre la vie. »

C'est alors qu'ils se retrouvent dans la petite chapelle où la méditation porte ce jour là sur  Efforcez vous d'entrer par la porte étroite « pour entrer je me réduisais, me vidais de tout ce qui subsistait en moi d'égoïsme…car étroite est la voie,   et par delà toute macération, toute tristesse, j'imaginais, je pressentais une autre joie pure, séraphique et dont mon âme déjà s'assoiffait. »

« Il en est peu qui la trouvent, achevait le pasteur Vautier. Il expliquait comment trouver la porte étroite… Il en est peu…Je serais de ceux là… »« J'étais parvenu vers la fin du sermon à un tel état de tension morale que  sitôt le culte fini, je m'enfuis sans chercher à voir ma cousine – par fierté, voulant déjà mettre mes résolutions ( car j'en avais pris) à l'épreuve, et pensant la mieux mériter en m'éloignant d'elle aussitôt. » Un petit commentaire pour souligner l'attrait d'un statut d'exception « il en est peu, je serais de ceux là » où se dit la soif « par la recherche de mortification et l'absence de contact avec l'autre « d'une joie pure, séraphique » c'est-à-dire d'une joie trouvée par delà le corps , le temps, autrement dit, la finitude.

Mais voilà que Juliette, sœur d'Alissa, tombe amoureuse de Jérôme et Alissa l'apprenant, trouve là un premier mobile à sa volonté de se sacrifier : elle refuse alors de se fiancer. Dans leur besoin de donner d'eux-mêmes une image héroïque et sans faille - une image parfaite - .ils décident d'un commun accord d'une séparation comme « épreuve digne de notre vaillance » .

Un an s'écoule encore, mais « par une sorte de défi, prolongeant comme à plaisir notre attente – par crainte aussi d'un imparfait revoir, » ils conviennent qu'ils ne se verront encore pas pendant les quelques jours de permission du nouvel an… « peut-être à l'imitation du divin, mon amour pour ma cousine s'accommodait-il par trop facilement de l'absence. »

On voit ici que ce qui est investi, ce n'est pas la personne de l'autre, en l'occurrence Alissa pour Jérôme ou Jérôme pour Alissa, mais une représentation parfaite, pure et désincarnée de l'Amour, qui comme le dit naïvement Jérôme est à l'imitation du divin. Surgit alors une autre question : quel danger représente cet autre, Alissa pour Jérôme, ou Jérôme pour Alissa, pour qu'il soit nécessairement tenu à distance ? (Ceci bien sûr rationnalisé sous le couvert d'un effort vers un amour parfait).

Cependant Juliette va se marier très vite et trouvera le bonheur. On s'attend alors à ce qu'Alissa se réjouisse à la fois pour sa sœur, à la fois pour elle-même…Or il n'en est rien et Alissa s'interroge désormais sur le piège que peut être le bonheur humain refusant comme véritable ce « contentement plein de délices » Voici une première réponse à la question que nous venons de poser : ce qui semble dangereux, c'est le plaisir partagé avec l'autre ; la sainteté voudrait qu'on refuse tout contentement pris en dehors de Dieu. C'est que le plaisir est imparfait : il est aléatoire et ne dure pas ; et surtout il peut être vécu comme un pouvoir pris par l'autre sur moi ; il me fait dépendre de lui, alors que la souffrance auto-infligée se suffit à elle-même et est une réponse toujours à disposition.

Et effectivement la suite nous montre que peu à peu Alissa se sentira intérieurement contrainte à renoncer à tout ce qui, de près ou de loin, pourrait lui donner du plaisir et elle prie :  « Et s'il vous faut Seigneur, pour le sauver de moi, que je me perde, faites ! Entrez dans mon cœur et dans mon âme pour y porter mes souffrances et pour continuer d'endurer en moi ce qui vous reste à souffrir de votre Passion » car il n'y a pas pour elle de bonheur sans héroïsme et dit-elle «   dès qu'il n'eût plus été parfait, je n'aurais plus pu supporter…. notre amour. » Nous avons là deux images de participation à la vie de Dieu : une où la souffrance et le sacrifice sont privilégiés à tel point qu'elle offre même sa «  perdition » pour sauver Jérôme, et une autre qui se confond avec un idéal de perfection et de toute-puissance.

Elle fait alors appel à un verset de l'Ecriture « ils n'ont pas obtenu ce qui leur avait été promis, Dieu nous ayant réservés pour le meilleur… » et c'est sur ce souhait d'un « meilleur » qu'ils se quittent à tout jamais et qu'elle-même va se laisser mourir.  «  Je veux fuir en un lieu où je ne verrai plus que Vous (…) C'est qu'il faut à présent que je me contente de Dieu et Son amour n'est exquis que s'il occupe en nous toute la place. »

Les motivations conscientes d'Alissa et de Jérôme sont hautement louables : ils veulent, dans un désir d'absolu,  tout donner à Dieu, ou comme le dit Alissa,  aimer, au delà des personnes, tout en Lui . Mais  quelle analyse des motivations inconscientes de ce désir religieux de sacrifice peut être faite ? Que cherche Alissa dans ce refus d'aimer et d'être aimée et cette auto-destruction ? Quand Jérôme la découvre en pleurs, elle vient d'apprendre que sa mère a des amants ; et de fait elle partira avec l'un d'entre eux, abandonnant son mari et ses cinq enfants. On peut d'ailleurs supposer, d'après le portrait qui en est fait, que ses aventures l' intéressaient plus que ses enfants et que cet abandon manifeste vient cristalliser une semblable situation latente. Quand la mère ainsi n'a pas été fiable, comment ensuite vouloir faire confiance, au risque de subir une nouvelle fois le même traumatisme d'un abandon ? Reste la recherche de maîtrise à la fois de cette situation de souffrance et en même temps de cet autre vécu comme potentiellement dangereux puisqu'il est craint comme non-fiable et c'est là qu'interviennent les solutions perverses.

Ici nous en avons plusieurs aspects : l'idéalisation de l'amour qui témoigne d'une lutte contre de mauvaises expériences, puis pour s'assurer de ne plus elle-même subir la souffrance de l'abandon, elle renverse la passivité en activité : c'est elle qui provoque l'abandon, utilisant  « Dieu » et les images qu'elle a de Lui à sa disposition pour cautionner à la fois sa souffrance comme participation à la Passion du Christ, à la fois sa revendication d'un Absolu de l'Amour. Ils sont tous deux tombés dans ce piège d'un Absolu qui dans son désir d'omnipotence croit pouvoir ignorer le relatif, c'est-à-dire la relation à l'autre ; car où trouver à expérimenter l'Autre,  si ce n'est dans la relation et l'essai d'ajustement à tous ceux qui vivent à mes côtés ? (Ce à quoi il faut d'ailleurs aussitôt ajouter – pour rester dans ce champ capital du paradoxe -  qu'il n'y aura avec eux de relation juste,  que si elle est médiatisée par une relation avec un Autre à l'intérieur de moi).

En fin de parcours il n'y a plus que la destruction de soi, de l'autre…puis  l'abandon par ce Dieu imaginaire à qui elle a cru tout donner : « Je voudrais mourir (…) vite, avant d'avoir compris de nouveau que je suis seule » sont les dernières paroles d'Alissa.

Nous venons de voir combien ce désir de sacrifice ( que d'ailleurs il soit religieux ou pas ) avait à voir avec ce qu'on peut appeler un triomphe masochique, qui rendant le moi complice de ce qu'il subit, lui sauve la face. Mais à quel prix ! Ainsi, « le masochisme est-il au départ un moyen de maîtriser une menace identitaire et de dissolution du Moi, par le pouvoir d'emprise que procure à ce moi fragilisé sa capacité de reprendre un rôle actif et une maîtrise sur l'environnement par le recours toujours possible à le douleur. Ultime défense d'un moi débordé contre la reddition et l'abandon au pouvoir de l'objet (ne serait-ce que par son absence et l'attente qu'elle suscite) qui lui permet par l'autodestruction un dernier triomphe sur l'objet décevant »

-ce à quoi j'ajoute : cette autodestruction permettant  de nier tout pouvoir que pourrait exercer l'autre sur moi, donc toute passion, toute passivité, et dans le même temps de garder pouvoir sur cet autre  par le biais de la culpabilisation. La toute-puissance  bascule alors  du côté du sujet : celui-ci se refuse à l'autre en tant qu'objet et n'entend plus être que par et pour lui-même, hors de tout lien reconnu.

  1. Le récit de vie de Mrs Brown dans « Les heures »

Avec ce récit de vie, si nous restons dans le cadre d'un amour qui se voudrait « parfait » pur, absolu et donc qui reste sur un versant essentiellement narcissique, avec là encore sa cohorte d' effets destructeurs sur l' environnement, les modalités relationnelles en sont bien différentes  : cette fois la solution perverse a échoué et l' « illusion » pour soi nécessaire de grandiosité ne peut plus être trouvée et maintenue  dans le regard complice d'un autre ; c'est pour Mrs Brown au contraire la confrontation solitaire permanente à une insoutenable désillusion qui la laisse – malgrè tous ses efforts et sa bonne volonté – vide, pas « à la hauteur », impuissante à se réconcilier avec une réalité qui s'offre constamment à elle comme frustrante et humiliante ; la seule issue – outre la mort un instant envisagée – étant alors la fuite dans l' imaginaire permis et entretenu par la solitude. – en effet elle abandonnera mari et enfants pour se retirer  comme bibliothécaire au Canada.

Contrairement au roman précédent nous n'avons aucun élément biographique  qui permettrait de comprendre sa dépressivité et son impossibilité à s'investir affectivement  – même si on peut supposer qu'ils traduisent des éléments carentiels de l'enfance. En revanche, le récit de vie de son fils nous fournit des éléments nous permettant de comprendre combien leur relation a pu être mortifère pour lui.

  1. Mrs Brown, une femme qui veut de toutes ses forces « faire son devoir » et correspondre à une image de bonne épouse et de mère aimante.

Il est étonnant de constater combien, ne sachant  ni ce qu'elle veut, elle , ni ce qu'elle ressent, elle ne cesse de se parler à elle-même pour se convaincre qu'il faudrait qu'elle fasse telle ou telle chose, afin de correspondre à un idéal de mère et d'épouse ; par ex. elle est en train de lire dans son lit ( et même si il a fallu aussi qu'elle se déculpabilise elle-même en pensant qu'elle « continue à cultiver son esprit en ne lisant ni romans policier ni romans sentimentaux »), elle se dit qu'il « i l faudrait être en bas devant la cuisinière, dans sa robe de chambre neuve, débordante de mots simples et encourageants » « S'armant de détermination, comme si elle s'apprêtait à plonger dans l'eau froide, Laura referme le livre et le pose sur la table de chevet. Elle n'est pas indifférente à son enfant, elle n'a rien contre son mari. Elle va se lever et se montrer joyeuse. »

Le futur sans cesse employé a comme un parfum  de conjuration : «  tout se passera bien semble-t-il. Elle ne perdra pas espoir. Elle ne se lamentera pas sur ses possibilité gâchées, ses talents inexplorés (…) Elle va continuer à se consacrer à son fils, à son mari, à sa maison et à ses tâches, à tout ce qu'elle a reçu. Elle désirera vraiment ce second enfant. » Ou encore «  elle ne va pas monter dans sa chambre, et retourner à son livre. Elle restera. Elle fera tout ce qu'on attend d'elle, et davantage. », « Laura ne sombrera pas dans la morbidité. Elle va faire les lits, passer l'aspirateur, préparer le dîner d'anniversaire. Elle ne s'inquiètera pas, à aucun sujet. »

D'ailleurs elle vivra avec son enfant deux moments fusionnels fugaces qui lui feront croire un instant qu'elle a glissé « de l'autre côté d'une ligne invisible, la ligne qui l'a toujours séparée de ce qu'elle préfèrerait ressentir, de ce qu'elle préfèrerait être. Il n'est pas impossible qu'elle ait subtilement mais profondément changé, là, dans cette cuisine, en ce moment d'une extrême banalité : qu'elle se soit retrouvée. Elle s'y est efforcée pendant si longtemps, avec tant d'opiniâtreté, une telle bonne foi, et maintenant elle a découvert l'art de vivre heureuse, en restant elle-même, comme un enfant apprend à un moment donné à garder l'équilibre sur une bicyclette. »

Ou  autre moment de grâce : elle pense qu'elle pourrait dévorer son petit garçon « avec adoration comme elle prenait l'hostie dans sa bouche avant d'être mariée et convertie ( on apprend alors que sa mère ne lui a jamais pardonné sa conversion…) Elle déborde d'un amour si fort, si dénué d'équivoque qu'il ressemble à de l'appétit « tu es un gentil petit garçon très intelligent » dit-elle «  et c'est alors que le miracle se produit dans l'échange de regard avec lui : « pendant une minute elle est exactement semblable à son image : une femme enceinte agenouillée dans une cuisine à côté de son fils de trois ans qui sait compter jusqu'à quatre. Elle est elle-même et la parfaite illustration de ce qu'elle est ; il n'y a aucune différence. Elle va confectionner un gâteau d'anniversaire – seulement un gâteau - mais dans son esprit, en cette minute, le gâteau est glacé et resplendissant comme une photo de gâteau dans un magazine ; il est même mieux que les photos de gâteaux dans les magazines. Elle s'imagine en train de faire avec les ingrédients les plus modestes un gâteau qui possédera tout l'équilibre et toute l'autorité d'une urne ou d'une maison. Le gâteau traduira la générosité et le bonheur tout comme une maison agréable exprime le bien-être et la sécurité. » Avec ce besoin d'illusion et de perfection, reviendra plus amère la désillusion et le sentiment de total échec…

  1. Il y a pour elle un décalage incomblable entre « ce qui est » et ce qu'elle rêve, imagine, souhaite, veut de toutes ses forces, lui faisant vivre déception sur déception.

Ce décalage entre ce qui « est » et l'image qu'elle s'en fait est dit d'emblée à travers un tout petit détail : elle regarde l'heure et aussitôt elle se méprise d'avoir pu trouver « élégant » hier le réveil qu'elle trouve aujourd'hui « hideux »

La réalité qui ne correspond jamais à son attente ou à son souvenir la laisse soit extérieure, étrangère  à elle-même et à ce qui se passe,- par ex.  «  elle descend l'escalier et est saisie d'une sensation de rêve, elle a l'impression de se trouver dans les coulisses, près d'entrer en scène et de jouer une pièce pour laquelle elle n'a pas le costume approprié » -  soit cette même réalité la confronte brutalement à une rage incoercible de n'être que ce qu'elle est, de n'avoir que ce qu'elle a, ou de ne faire que ce qu'elle fait…comme par exemple ce fameux gâteau d'anniversaire pour son mari qu'en bonne mère elle va vouloir confectionner avec son petit garçon, Richie.

Le problème restant la recette, le « mode d'emploi » aussi bien pour le gâteau que pour sa façon d'être avec Richie car comme elle le dit ce gâteau doit « traduire la générosité et le bonheur » - quant à sa relation avec Richie, quand justement ne se produit pas ce moment fusionnel intense où « elle déborde d'un amour si fort et si dénué d'équivoque qu'il ressemble à de l'appétit » ! ! elle est là aussi sans « mode d'emploi », sans empathie : « seule avec Richie elle se sent privée de ses amarres –il est si totalement, si persuasivement lui-même (…) il pleure pour de mystérieuses raisons, fait d'incompréhensibles demandes, la cajole, la supplie, l'ignore. Il semble, presque toujours, attendre de voir ce qu'elle va faire. Elle sait ou du moins présume que les autres mères de jeunes enfants adoptent sans doute un ensemble de règles et plus précisément une constante attitude de mère qui les aide à venir à bout des journée qu'elles passent seules avec leur enfant. (…) Il lui arrive de ne pas se souvenir du comportement que devrait adopter une mère. » Et quand il se montre si sensible et qu'elle ne sait plus quoi faire « pendant un moment elle désire juste s'en aller – pas lui faire du mal, elle en serait incapable – se sentir libre, sans rien à se reprocher, sans responsabilité »

Ce gâteau va servir de merveilleux révélateur à son mode de fonctionnement : d'abord, nous l'avons dit, il incarne le rêve d'une œuvre admirable :

« Elle avait espéré créer quelque chose de plus beau, de plus important que ce qu'elle a réalisé (…) Elle caresse un rêve de gâteau qui se manifesterait sous la forme d'un gâteau réel ; un gâteau qui serait une véritable source de réconfort, de générosité. Elle voudrait avoir confectionné un gâteau qui chasse les chagrins, même momentanément. Elle voudrait avoir créé quelque chose de merveilleux : qui semblerait merveilleux même à ceux qui ne l'aiment pas »
Mais « elle a échoué. Elle aimerait ne pas y accorder d'importance »

Tout est dit : elle a échoué : « elle s'attendait à quelque chose de mieux ; il est « banal » ; elle le voyait plus admirable et surtout des miettes sont prises dans le glaçage et le « n » écrasé de « dan » se trouve trop près d'une rose » mais surtout elle aimerait ne pas y accorder d'importance -  cependant elle ne pourra tout simplement  pas.

D'abord elle procède comme à l'accoutumée : elle se dit qu'elle va faire les lits, passer l'aspirateur, emballer les cadeaux et que son mari sera heureux – mais « pourquoi donc ne désire-t-il rien d'autre que ce qu'il a déjà ? » Cela fait partie de son charme conclut elle – en secret « elle le trouve adorable car ajoute-t-elle elle l'a vu plongé dans la baignoire avec son sexe ratatiné, réduit à la taille d'un mégot, flottant, d'une poignante innocence » Notons ici une constante : c'est toujours quand elle fantasme l'autre faible, démuni, (ici avec le sexe ratatiné) qu'elle le trouve « adorable » ou comme cela revient dans le roman, c'est seulement quand elle croit triompher de l'autre, qu' elle éprouve brusquement de la « tendresse » pour lui.  Certes son gâteau est raté mais elle est aimée malgré tout (…) elle veut être aimée ; elle veut être une épouse qui dresse une table impeccable. Elle ne veut pas , pas du tout être cela : une femme bizarre, une créature pathétique, encline aux caprices et aux fureurs, solitaire, boudeuse, tolérée mais pas aimée. »

Mais voilà que quelqu'un frappe à la porte : « ce n'est que Kitty se dit-elle – qu'importe votre coiffure et votre robe de chambre . Qu'importe le gâteau » Elle lui sert du café et se dit qu'elle voudrait bien pouvoir cacher ce gâteau ; mais Kitty l'a vu ; tant pis se dit-elle «  elle se fiche que son gâteau soit imparfait »  Kitty cependant juge le gâteau « mignon » démontant d'un coup la contenance d'une Laura cigarette au bec «  Laura est un artisan qui a échoué aux yeux d'autrui» Elle est submergée par l'envie : elle sait qu'au lycée Kitty l'aurait snobée sans pitié, - comment s'y prend Ketty pour avoir un tel rayonnement ? - Laura alors, pour rétablir l'équilibre lui parle de son mari car dans la vie de Ketty « il est en quelque sorte l'équivalent du gâteau de Laura, à une autre échelle » et plus elle pense à ce mari comme à un raté plus elle sent de tendresse pour Kitty.  Mais voici que cette dernière est venue pour lui dire qu'elle va être opérée : » La forte Kitty, Kitty la Reine de Mai, malade et effrayée ; voilà sa vie qui se défait soudain »  et « Laura alors déborde de tristesse et de tendresse  «  Elle l'entoure de ses bras (..) et est submergée de sensations » Leurs bouches s'attardent…. Voilà qu'elle a pris la place de son mari, mais un mari qui n'est pas raté et qui triomphe…

Richie est inquiet ; elle le reconduit devant ses cubes de bois, va directement à la cuisine et fait glisser le gâteau à la poubelle, se disant qu'elle aura le temps d'en faire un autre.

Laura part soudain au volant de sa voiture ;  elle a été prise de « panique » avec le sentiment de devenir folle, d'une folie calme : « une folie sourde et désespérée, morne, à tel point qu'une émotion aussi forte que le chagrin eût été un soulagement ». Elle a refait un plus beau gâteau que le précédent mais qui a encore quelque chose qui cloche, « fleurant l'amateurisme » puis elle est partie pour être libérée de tout et surtout de cette colère et de cette insatisfaction qui l'habitent de n'avoir pas été capable de faire ce quelque chose de merveilleux dont elle avait besoin. – elle part sous un prétexte inexplicable, confus : celui d' « échapper à un gâteau » et elle prend alors une chambre dans un hôtel où « si loin de sa vie » elle se sent en sécurité, avec l' envie de simplement quitter ce monde « ravagé – ce monde qui ne sera jamais tout à fait pur » et de dire à tous « je n'y arrivais pas , vous n'en aviez pas idée ; je ne voulais plus continuer». Pourtant elle continuera : se souvenant qu'elle doit accomplir des tâches ordinaires » elle reviendra chercher Richie : le retrouver, lui parler, fait d'ailleurs se dissiper la sensation de néant qui l'avait envahie.

La voilà maintenant fêtant l'anniversaire de son mari ; brusquement elle est submergée par un «spasme de fureur » en le voyant postillonner sur ce glaçage de gâteau pour lequel elle s'est donné tant de mal  «  il est vulgaire, grossier, stupide » rage-t-elle, en même temps qu'elle essaie de se ressaisir ; « la colère passe, tout va bien » - « elle doit plaire, elle doit continuer » «elle regrette – elle est plus que jamais consciente de sa bonté » Colère, fureur, se mélangent et se superposent à son besoin existentiel de se croire bonne ; à aucun moment elle ne sera en mesure de prendre conscience de la violence de ses sentiments négatifs…l'exigence d'idéal annule sa rage, sa permanente insatisfaction, son envie de détruire, la laissant dans un monde vide et sans consistance.

  1. Richie, lui, saura toujours ce qui ne va pas

Richie, son fils, observe tout : « il l'a vue avec Kitty ; il l'a regardée confectionner un second gâteau et jeter le premier dans la poubelle, sous les ordures. Il se consacre exclusivement à l'observer et à essayer de la comprendre, car sans elle le monde n'existe pas. Bien sûr qu'il sait quand elle ment. Il l'observera tout au long de sa vie. Il saura toujours ce qui ne va pas ; Il saura toujours quand et jusqu'où elle a failli. » »

Au dernier chapitre, nous retrouvons Mrs Brown qui arrive du Canada pour enterrer son fils qui s'est défenestré.- ce fils qui était devenu écrivain et qui homosexuel avait contracté le sida. Encore une fois, « elle ne sait pas ce qu'elle ressent » et face à cette autre femme, Clarissa, qui a pris soin de lui alors qu'il se mourait du sida, si elle dit qu'elle regrette de ne pas avoir fait plus, elle ajoute « nous avons fait du mieux possible. On ne peut pas demander plus, n'est-ce-pas ? » Et l'auteur de poursuivre :

« Ainsi Laura Brown, la femme qui voulait mourir et n'y parvint pas, la femme qui abandonna sa famille est en vie alors que tous les autres, tous ceux qui ont lutté pour survivre dans son sillage sont morts » (Peut-être pourrions nous là réfléchir sur ce concept de résilience qui permet à quelqu'un de survivre…) Et Clarissa s'étonne devant  cette mère fragile – voire insignifiante - qu'elle ne connaissait qu'à travers les poèmes tragiques et désespérés de son ami «  c'est donc elle la femme emplie de rage et de chagrin, la femme pathétique (…) la victime et la tortionnaire qui hantait l'œuvre de Richard. La voilà ici dans cette pièce, la bien-aimée, la traîtresse. Elle est là une vieille femme, une bibliothécaire de Toronto à la retraite, portant des chaussures de vieille femme. »

J'aimerais conclure sur trois choses :

  1. D'abord l'étonnement devant tant de pénétration psychologique chez les romanciers et combien on se prive de ne pas les lire.  Freud n'écrivait-il pas à Schnitzler « J'ai ainsi eu l'impression que vous saviez intuitivement (…) tout ce que j'ai découvert à l'aide d'un laborieux travail analytique »
  2. Ensuite reprenons notre titre : le roman comme miroir des affects ?
    Certes il peut souvent l'être et nous aider à découvrir combien parfois notre « amour » est lourd de rage ou de désirs d'emprise, mais il peut tout aussi bien nous servir de caution narcissique – chacun interprète en fonction des contraintes défensives qui sont les siennes …et pour certaines personnes, rien – aucune rencontre réelle ou imaginaire – ne leur permettra de se remettre en cause…
  3. Puis une « morale » des histoires choisies : nous avons tous à nous méfier de nos volontés de perfection et d'idéal – ces volontés, sous-tendues par la rage et la destructivité – servent à lutter contre la déliaison de l'ambivalence et du fait même contre la dépression mais, déniant tous nos sentiments négatifs au bénéfice d'une « image », d'une part elles nous plongent dans un monde faux et déréel et d'autre part elles n'annulent pas pour autant nos désirs de destruction qui sont projetés sur ceux qui nous entourent.
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