Un sadisme ordinaire

Extrait de « La revue de Psychanalyse » avec l'aimable autorisation de l'auteur

Nicole JeammetDès qu'on évoque le sadisme, on pense à des pratiques sexuelles perverses où la jouissance est trouvée dans un faire souffrir, humilier, rabaisser l'autre, par exemple en l'attachant, le fouettant, etc.

Mais ce n'est pas ces situations caricaturales et somme toute assez rares que nous voudrions mettre en lumière ; au contraire nous voudrions nous attacher à des situations banales, courantes, de la vie quotidienne dans lesquelles un sadisme quasi-invisible découle de la nécessité « morale » de remporter une victoire sur l'autre dans un besoin d'affirmation de soi qui a pour pendant obligé l'humiliation, voire la négation de cet autre ; la plupart du temps il s'agit tout simplement d'avoir raison contre un autre qu'il faut alors « mettre en tort » et dans ce registre, sa culpabilisation est l'arme la plus employée et la plus redoutable ; au fond le sadisme serait une défense narcissique contre l'angoisse liée à l'impuissance, à la passivité et à la dépendance vécues comme menaçant l'intégrité du moi et le sentiment de sa propre valeur ; comme l'écrit Freud : « les modèles exacts de la relation de haine (dont le sadisme en est l'expression majeure) ne dérivent pas de la vie sexuelle, mais du combat du moi pour sa conservation et son affirmation. » Ainsi le sadisme  comme le dit Paul Denis est avant tout un destin de l'emprise.

Parmi les nombreuses formes que peut prendre ce sadisme ordinaire, nous choisirons d'abord deux aspects du même besoin d'une image idéale de soi qui, dans un cas pousse à être soi-même victime du sadisme de l'autre et, dans le deuxième cas, pousse à sadiser l'autre. Puis nous essaierons de réfléchir sur le rôle de reprise de contact avec le réel que peut prendre le sadisme dans des contextes où l'ennui a nivelé les affects.

C'est dans la littérature que nous chercherons des illustrations à ces cas de figure. En effet y a-t-il meilleur miroir d'identité que la littérature ? Dans la vie racontée d'autrui se trouvent en effet de précieuses clés pour comprendre, authentifier et aussi anticiper nos vie propres...

  1. Le sadisme provoqué par la nécessité d'une image idéale et oblative de soi

Dans l'introduction nous évoquions donc la nécessité « morale » de remporter une victoire sur l'autre ; or ce qui complique les choses, c'est que cet autre n'est plus ou n'est pas forcément celui avec qui on vit, et que cette victoire n'est en tout cas pas consciemment et directement recherchée ; le sadisme peut advenir de façon indirecte comme conséquence sur l'autre de difficultés existentielles internes qui ne concernent que son propre besoin de retrouver une image toute bonne de soi, dans la mesure évidemment où on se vit inconsciemment comme tout mauvais et comme ayant honte de soi...

Il existe des liens souterrains entre le sadisme et le besoin d'auto-valorisation, même si, en surface c'est souvent la gentillesse relationnelle et le désir de plaire qui sont de mise, par impossibilité de vivre un quelconque conflit. Ce qui est alors violence sadique, c'est la méconnaissance du statut et de la place de l'autre dans un désir surtout d'abaisser, de mortifier, de faire honte, d'abord parce que ceux qui méconnaissent ainsi les autres, souffrent de ne pas avoir de représentation acceptable d'eux-mêmes, ayant été, eux d'abord, humiliés et méconnus dans leur statut et dans leur place. Ce manque les contraint alors à utiliser, manipuler ces autres en permanence pour se resourcer, et se regardant enfin bons - il faudrait dire excellents- dans leurs yeux, lutter contre le sentiment intolérable de ne pas se croire « aimables ». C'est bien le problème de tous ces parents en détresse narcissique qui vont idéaliser à la fois l'enfant, à la fois l'amour, pour expurger le réel de tout mal, et créer un monde qu'ils veulent sans souffrance.

Quand on a soi-même trop souffert, une des parades possibles, c'est de renverser totalement la situation : cet enfant on va cette fois lui donner tout ce qui nous a été refusé, on va le combler pour réparer l'injustice qu'on a soi-même subi. Mais le combler dans une continuité pour soi-même de ce trop de souffrance qui est devenue source de valorisation . C'est tous ces parents qui se veulent totalement gentils et qui nous disent en consultation « je ne peux pas supporter que mon enfant soit malheureux » ou bien encore « je ne veux surtout pas que mon enfant ait quelque chose à me reprocher » sans voir alors deux choses : d'abord que la frustration, le manque, la souffrance ne peuvent pas ne pas exister et que vouloir les supprimer chez l'enfant c'est forcément les prendre sur soi, et ensuite que ce désir s'apparente à un désir de captation et d'emprise, dont nous verrons qu'il est teinté d'incestuel. Ces amours parentales étouffent par la culpabilité qu'ils engendrent et mettant en cage, ils ne peuvent que provoquer à la violence.

Dans l'Arrache-cœur de Boris Vian par exemple cette métaphore se fait réalité. Clémentine à la fin du roman, dans une escalade protectrice, met réellement en cage ses trois enfants. Mais il faut voir combien effectivement cette « protection » s'organise sur fond de possessivité grandissante : après l'évincement du mari, elle commence à s'intéresser à eux, mais, découvrant « avec amertume » l'autonomie naissante de ses fils, elle décide qu'elle va leur donner tant d'amour qu'ils n'auront plus jamais rien à lui reprocher... et qu'ainsi « leur vie entière tissée de soins et de bons offices perdra son sens hors de sa présence » Comment mieux exprimer un désir inconscient d'emprise ?

En effet, si je donne tout à mon enfant, pour me réparer à travers lui, à la fois certes je le capte pour moi, je l'utilise pour mes besoins narcissiques sans reconnaître les siens, mais surtout  je pérennise pour moi-même  l'absence de place et de statut et  je m'établis dans un rôle masochique ; je me souviens ainsi du ton de jubilation d'une mère qui interrogée sur le pourquoi de son excès de tolérance à tous les caprices de sa fille répondait « mais que voulez vous, je suis la petite esclave de ma petite fille ! »...ainsi paradoxalement vouloir créer pour l'enfant un monde sans  souffrance, autrement dit sans frustrations, c'est cliver deux mondes : un monde qui veut faire croire à l'enfant que tout lui est dû et qui est, par participation, la revanche narcissique des parents - car c'est bien eux qui voudraient que tout leur soit dû - et un monde fait de plaisir masochique à se montrer aux autres tellement dévoués, tellement aimants... qu'on est prêt à prendre sur soi toute la souffrance du monde (parce qu'il faut bien que la souffrance soit quelque part) pour remporter une victoire « morale » sur ceux qui n'ont précisément pas su nous aimer.

Le Père Goriot de Balzac résume magnifiquement le drame de ces parents qui provoquent  chez leurs enfants des réactions sadiques en voulant ainsi se sacrifier masochiquement pour eux.

Le Père Goriot a fait fortune dans le commerce des grains ; il perd très tôt sa femme et reste avec deux petites filles « Dans cette situation, le sentiment de la paternité se développa chez Goriot jusqu'à la déraison. Il reporta ses affections trompées par la mort sur ses deux filles. » Et voici comment Balzac nous décrit l'éducation qu'il leur donne : « Riche de plus de soixante mille livres de rente, et ne dépensant pas douze cents francs pour lui, le bonheur de Goriot était de satisfaire les fantaisies de ses filles (...) elles eurent une demoiselle de compagnie (...) elles allaient à cheval, elles avaient voiture, elles vivaient comme auraient vécu les maîtresses d'un vieux seigneur riche ; il leur suffisait d'exprimer les plus coûteux désirs pour voir leur père s'empressant de les combler(...) Goriot mettait ses filles au rang des anges et nécessairement au-dessus de lui, le pauvre homme ! Il aimait jusqu'au mal qu'elles lui faisaient ». Ses filles sont donc tout, pendant que lui n'est rien ; notons en outre ce plaisir qu'il dit prendre à souffrir pour et par ses filles...

Les deux filles feront ce qu'il est convenu d'appeler de beaux mariages : l'une épousant un aristocrate, l'autre un riche banquier, mais comme le souligne Balzac Goriot « resta vermicellier » et de ce fait fut vite tenu à l'écart de la vie de ses filles qui en avaient honte. Mais voilà que toutes les deux auront des revers de fortune  et le père se dépouillera intégralement de tous ses biens  pour leur venir en aide en cachette.

A la fin du roman, nous le retrouvons misérable sur son lit de mort, espérant que ses filles vont venir l'embrasser ; d'abord il se raconte des histoires comme à l'habitude « cette bonne Delphine, si je meurs quel chagrin je lui causerai ! » puis il faut bien qu'il se rende à l'évidence : « non, elles ne viendront pas ! Je sais cela depuis dix ans, mais je n'osais pas y croire ! » et c'est alors qu'il essaie dans un extraordinaire effort de lucidité de se comprendre lui-même dans ses relations avec ses filles :

« O mon Dieu, puisque tu connais les misères, les souffrances que j'ai endurées ; puisque tu as compté les coups de poignard que j'ai reçus, pourquoi me fais tu donc souffrir aujourd'hui ? j'ai bien expié le péché de les trop aimer. Elles se sont bien vengées de mon affection, elles m'ont tenaillé comme des bourreaux. Eh ! bien les pères sont si bêtes ! Je les aimais tant que j'y suis retourné comme un joueur au jeu. Mes filles, c'était mon vice à moi ; elles étaient mes maîtresses, enfin tout ! » Cet amour, il le vit comme une addiction, celle d'un joueur au jeu, un vice, pour en dire le caractère incestuel «  elles étaient mes maîtresses ». Puis il se rappelle toutes ses largesses, en même temps que le fait qu'elles rougissaient de lui « Vous ne savez pas ce que c'est que de trouver l'or du regard changé tout-à-coup en plomb gris ; depuis le jour où leurs yeux n'ont plus rayonné sur moi, j'ai toujours été en hiver ici (...) J'ai vécu pour être humilié, insulté. Je les aime tant que j'avalais tous les affronts par lesquelles elles me vendaient une pauvre petite jouissance honteuse. Un père se cacher pour voir ses filles ! Je leur ai donné ma vie, elles ne me donneront pas une heure aujourd'hui. »  Mais les insultes, les humiliations, les affronts essuyés pour arriver à les voir valaient cent fois mieux que leur totale absence qui le plongeait « en hiver » ; pourtant il ne peut pas les condamner et il essaie encore une fois de ranimer en lui l'espoir qu'elles vont venir pour finalement s'auto-accuser : « Après tout, vous êtes innocentes (...) Dites le bien à tout le monde, qu'on ne les inquiète pas à mon sujet. Tout est de ma faute, je les ai habituées à me fouler au pied. J'aimais ça, moi. Ca ne regarde personne, ni la justice humaine, ni la justice divine. Dieu serait injuste s'il les condamnait à cause de moi.     Je n'ai pas su me conduire,   j'ai fait la bêtise d'abdiquer mes droits.  Je me serais avili pour elles ! Que voulez-vous ! Le plus beau naturel, les meilleures âmes auraient succombé à la corruption de cette facilité paternelle (...) Moi seul ai causé les désordres de mes filles, je les ai gâtées. Elles veulent aujourd'hui le plaisir comme elles voulaient autrefois du bonbon. (...) Je veux mes filles ! Je les ai faites ! Elles sont à moi ! (...) Elles n'ont jamais rien su deviner de mes chagrins, de mes douleurs, de mes besoins, elles ne devineront pas plus ma mort ; elles ne sont seulement pas dans le secret de ma tendresse. Oui je le vois, pour elles, l'habitude de m'ouvrir les entrailles a ôté du prix à tout ce que je faisais . Elles auraient demandé à me crever les yeux, je leur aurais dit :« Crevez-les ! » Je suis trop bête (...) Il faut toujours se faire valoir. »

Une idée-force traverse ce texte : lui ne comptait pas, comme il le dit, il ne voulait pas compter, il avait abdiqué ses droits pour  faire d'elles des princesses ; et non seulement il ne comptait pas, mais il trouvait plaisir à répondre à la moindre de leurs fantaisies, trouvant naturel de « s'ouvrir les entrailles » pour elles, prêt à souffrir n'importe quelle humiliation, sans jamais demander quelque chose  en retour, ni bien sûr leur reprocher quoique ce soit ; comment ses filles auraient elles pu deviner ses douleurs ou ses besoins, puisque jamais il ne les exprimait et ne semblait pas avoir de vie propre ou de désirs propres ? Comment auraient-elles pu avoir accès à quelque chose de l'ordre de la réciprocité puisque ce père, comme Balzac le dit,   n'était qu'un pauvre homme qui avait transféré tout son désir de valoir en elles ; un pauvre homme dont elles percevaient cependant qu'il aimait à « être foulé aux pieds » ; mais comment des filles peuvent elles fouler aux pieds leur père sans ressentir une folle culpabilité ? Ce masochisme paternel n'était il pas, comme je le disais dans l'introduction une façon d'avoir raison contre l'autre, en l'occurrence ses filles qu'il mettait dans leur tort ?   Elles qu'il avait réussi à faire devenir tellement au-dessus de lui et qui en retour ne savaient que le tourmenter, que l'humilier  ! Tellement au-dessus de lui certes, pourtant secrètement tout à lui  grâce à l'emprise exercée par la culpabilisation. « Mes filles c'est mon vice à moi, elles étaient mes maîtresses , enfin tout ! » ou encore :  « je veux mes filles ! Je les ai faites ! Elles sont à moi ! » Ainsi voit-on combien derrière ce comportement masochiste paternel, il y avait aussi un désir de possessivité incestuel qui va les pousser d'autant plus à le fouler aux pieds, à l'humilier, à le « sadiser », simplement aussi pour se défendre de cette mainmise sur elles.

Les mêmes ingrédients vont se retrouver dans l'histoire de Jeanne racontée dans Une vie de Maupassant. Jeanne est fille du baron Simon-Jacques le Perthuis des Vauds, disciple enthousiaste de Rousseau dont il nous est dit qu'il était d'une « bonté qui n'avait pas assez de bras pour caresser, pour donner, pour étreindre, une bonté de créateur, éparse, sans résistance, comme l'engourdissement d'un nerf de la volonté, une lacune dans l'énergie, presque un vice. »

Elle est élevée au Sacré-Cœur jusqu'à dix-sept ans et elle en sort pour rêver d'amour : « L'amour ! il l'emplissait depuis deux années de l'anxiété croissante de son approche. Maintenant elle était libre d'aimer ; elle n'avait plus qu'à le rencontrer, lui ! Comment serait-il ? Elle ne le savait pas au juste et ne se le demandait même pas . Il serait lui, voilà tout. Elle savait seulement qu'elle l'adorerait de toute son âme et qu'il la chérirait de toute sa force (...) Ils iraient les mains dans les mains (...) tellement unis qu'ils pénétreraient aisément, par la seule puissance de leur tendresse, jusqu'à leurs plus secrètes pensées. »

Ses parents alors l'installent dans un château « Les Peuples » ; il se trouve qu'un jeune homme, noble mais ruiné, le Vicomte de Lamarre, habite la région, et après des présentations, elle accepte de l'épouser.

A la fin du voyage de noces, première désillusion ; la mère de Jeanne lui avait donné 2000 francs pour faire des achats à Paris ; un jour, à sa prière, elle lui avait prêté sa bourse pour payer un guide et quand elle lui redemande, elle s'aperçoit qu'il se l'est appropriée : « Que ce soit dans ta poche ou dans la mienne, qu'importe, du moment que nous avons la même bourse. Je ne t'en refuse point n' est - ce - pas, puisque je te donne 100 francs. »

Les voilà donc aux Peuples « Alors elle s'aperçut qu'elle n'avait plus rien à faire, plus jamais rien à faire. Oui, c'était fini d'attendre. Elle sentait tout cela vaguement à une certaine désillusion, à un affaissement de ses rêves. » Elle se sent affreusement seule : dès leur retour d'ailleurs son ma    ri, sous prétexte de fatigue fait chambre à part. Peu à peu, elle le découvre brutal, autoritaire et avare ; un tout petit détail :  elle se faisait faire chaque matin une petite galette normand  et tout-à-coup il lui supprime cette dépense qui était un de ses rares plaisirs. Maupassant commente : « elle ne disait rien afin d'éviter les explications, les discussions et les querelles. » Elle aussi, comme le Père Goriot abdique ses droits et se soumet, par peur de l'affrontement.

Puis voilà que sa bonne met au monde un enfant dont elle apprendra longtemps après que son mari en est le père et que s'il a voulu faire chambre à part, c'est que dès le premier soir il a rejoint la bonne.

Bientôt elle attend elle-même un enfant et son accouchement est alors pour elle le retour du bonheur : à la vue de son enfant « elle fut inondée d'une joie irrésistible, elle comprit qu'elle était sauvée, garantie contre tout désespoir, quelle tenait là de quoi aimer à ne savoir plus faire autre chose. Dès lors elle n'eut plus qu'une pensée, son enfant. Il lui fallait le berceau près de son lit, elle passait ses journées à broder des choses pour lui, fut jalouse de la nourrice et rendit en retour son mari inconsciemment jaloux « de ce morceau d'homme qui lui volait sa place dans la maison ». « Elle devint subitement une mère fanatique, d'autant plus exaltée qu'elle avait été plus déçue dans son amour, plus trompée dans ses espérances. »

Dans l'année qui suivit, alors qu'elle se promenait dans la forêt, elle découvrit que son mari avait une autre maîtresse « Jeanne demeurait écrasée sous le souvenir de ce qu'elle avait découvert. Sa solitude d'à présent s'augmentait de ce secret horrible ; sa dernière confiance était tombée avec sa dernière croyance »

Puis son mari meurt et c'est alors qu'elle va utiliser son petit Paul pour se restaurer elle-même, se sauver du désespoir. « Il devint l'idole, l'unique pensée des trois êtres réunis autour de lui ( Jeanne, son père et une tante Lison) et il régnait en despote. Une sorte de jalousie se déclara même entre ces trois esclaves qu'il avait, Jeanne regardant nerveusement les grands baisers donnés au baron après les séances de cheval sur un genou. »

Alors commença une série d'années monotones et douces où toujours ensemble autour du petit « ils s'extasiaient sur ses bégaiements, sur ses expressions drôles, sur ses gestes. »

Paul a maintenant dix ans et s'il était hardi pour grimper dans les arbres, il ne savait pas grand-chose. Chaque fois que son grand-père voulait lui apprendre quelque chose, Jeanne arrivait pour dire qu'il fallait le laisser jouer. « Pour elle il avait toujours six mois ou un an. C'est à peine si elle se rendait compte qu'il marchait, courait, parlait comme un petit homme ; et elle vivait dans une peur constante qu'il ne tombât, qu'il n'eût froid, qu'il n'eût chaud en s'agitant, qu'il ne mangeât trop pour son estomac ou trop peu pour sa croissance. »

Un petit passage où il nous est dit que son plus grand souci était de produire des salades nous le montre tyrannisant une mère et une tante consentantes, les faisant travailler « comme des femmes de journée (...) des heures entières à genoux dans les plates-bandes » .

Paul a maintenant quinze ans ;  un jour le baron propose d'envoyer Paul au collège ; Jeanne se met à sangloter et implore son fils : « Dis Poulet, tu ne me reprocheras jamais de t'avoir trop aimé, n'est ce pas ? » Mais le baron tient ferme, assurant qu'elle n'a pas le droit de disposer de la vie de son enfant et Jeanne de continuer à pleurer « J'ai été si malheureuse...si  malheureuse ! Maintenant que je suis tranquille avec lui, on me l'enlève... Qu'est ce que je deviendrai...toute seule...à présent ? » On voit bien comment la souffrance qui a été la sienne justifie pour elle que ce bonheur à deux perdure ...Enfin il est décidé qu'à la rentrée, il irait au collège du Havre - ce qui justifia pendant tout l'été « plus de gâteries que jamais ». Inutile de dire  les pleurs au moment de la séparation. Jeanne vient le voir tous les deux jours et le Dimanche pour les sorties.

Un Samedi matin, Jeanne reçut une lettre de Paul annonçant qu'il ne viendrait pas le lendemain parce que des amis avaient organisé une partie de plaisir. Torturée d'angoisse elle part le voir le Jeudi suivant pour s'entendre dire qu'il ne viendra pas plus le Samedi suivant « Pour la première fois, elle s'apercevait qu'il était grand, qu'il n'était plus à elle, qu'il allait vivre de son côté sans s'occuper des vieux. » Pendant trois mois, il ne vint que rarement ; puis un jour un homme arriva aux Peuples pour réclamer une dette de jeu. Le Baron et Jeanne partirent en hâte au collège pour apprendre que depuis un mois on ne l'avait pas vu, mais qu'il avait envoyé de faux certificats médicaux pour justifier son absence. On retrouva le jeune homme chez une fille entretenue de la ville et on apprit qu'en huit jours, il avait fait quinze mille francs de dette ; son grand père et sa mère le ramenèrent aux Peuples « Aucune explication n'eut lieu. On voulait le reconquérir par la douceur. On lui faisait manger des mets délicats, on le choyait, on le gâtait. On lui loua un bateau à Yport pour qu'il pût faire à son gré des promenades en mer. (...) Il demeurait désoeuvré, irritable, parfois brutal. » Comme avec son mari, elle ne fait aucun reproche, ne demande aucun compte, laissant son fils se débattre seul avec sa détresse et sa culpabilité ; et comme si il n'était pas assez coupable, elle essaie de renforcer son emprise par les gâteries.

Puis un soir il ne rentra pas ; il était parti en barque et avait rejoint la femme avec qui on l'avait trouvé au Havre « Elle se demandait naïvement pourquoi la destinée la frappait ainsi »

Quelque temps plus tard, elle reçut enfin une lettre de son fils lui demandant de lui avancer quinze mille francs sur son héritage, ayant des dettes envers la femme qu' « il aimait de toute son âme et qui avait dépensé tout ce qu'elle avait pour ne pas le quitter »

«  Il lui avait écrit ! Donc il ne l'oubliait pas. Elle ne songea point qu'il demandait de l'argent. On lui en enverrait puisqu'il n'en avait plus. Qu'importait l'argent ! Il lui avait écrit ! » Une seule chose compte : il pense à elle, qui plus est, il a besoin d'elle, donc elle retrouve un pouvoir sur lui et n'a plus autant à craindre d'être abandonnée ; mais son père alors lui fait remarquer qu'il les a quand même quittés pour une femme, une « créature ». «  et tout de suite une haine s'alluma contre cette maîtresse qui lui volait son fils ( ...) et elle sentit qu'elle aimerait mieux perdre son fils que de le partager avec l'autre. » Cet amour tellement prêt à s'oublier cachait bien là encore le même désir de possessivité.

Nous voyons combien les problématiques du Père Goriot et de Jeanne dans leurs relations à leurs enfants sont semblables ; c'est comme si l'amour qui pour soi-même n'avait pas été expérimenté de façon vivante - c'est-à-dire incluant, du fait de l'altérité, le manque et la frustration - et repectueuse de ses droits, allait être nécessairement pensé comme devant n'être qu'oblatif. Ce qu'on ne vous a pas donné, on va vouloir le donner totalement à son enfant...et que voit-on ? si ce n'est les dégâts que peuvent faire une idéalisation de l'amour et des relations affectives, car sous cette oblativité masochique qui se confond avec un besoin de se réparer soi-même se cache à la même mesure un désir  exacerbé d'emprise incestuelle - les deux fois, nous sommes dans des registres d'exclusivité amoureuse  - qui va obliger l'enfant à se refuser à cet amour dévorant de culpabilisation et à traiter ses parents comme ils se sont traités eux-mêmes, c'est-à-dire sans droits à être reconnu comme des personnes , sans droit à avoir eux-mêmes des droits.

  1. Le sadisme agi contre un autre par besoin d'une image idéale de soi

Il y a donc une façon de culpabiliser l'autre en prenant en soi tout le mauvais et en abdiquant ainsi  ses droits à être soi-même aimé et respecté, mais il y a une autre façon de mettre l'autre dans son tort, qui est de le rendre dépositaire du mauvais et de lui refuser le droit à être lui-même respecté.

Peut-être un roman comme La Pharisienne de Mauriac nous donne-t-il un exemple particulièrement démonstratif de ce sadisme par projection d'un mauvais qu'on attaque ensuite chez  l'autre ; dans ce cas ce seront morale et religion qui seront utilisées pour garantir et pérenniser une nécessaire image idéale de soi.

Brigitte Pian, « une Maintenon bilieuse » comme la décrit Mauriac reste longtemps célibataire avant de faire « un mariage de raison » ; elle épouse en secondes noces un cousin par alliance dont la femme est brutalement morte, laissant deux enfants orphelins, Michèle et Louis. Elle est représentée comme très croyante en un Dieu dont très vite il apparaît qu'il sert de prête-nom à tous ses redoutables désirs de prendre une revanche sur une vie si peu gratifiée, si peu reconnue, si privée d'amour partagé - même si, bien sûr, elle-même présente toujours d'elle une image de quelqu'un uniquement occupée par le bien des autres et son souci de les aider.

Louis est dans un collège religieux dans lequel M. Puybaraud, en tant que préfet des études, enseigne ; un jour ce dernier l'attend dans la cour pour lui remettre une lettre cachetée à poster. Habituellement pourtant toutes les lettres passent par le censeur... Louis lit l'adresse : étonné, il découvre que le destinataire est une femme : Octavie Tronche, elle-même enseignante dans une autre école libre.

Fort de cette découverte, il ne peut s'empêcher de faire l'important auprès de sa belle-mère en lui en faisant part. Quoi ?... M. Puybaraud ? Octavie ?...

Apprenant cette invraisemblable nouvelle, Brigitte Pian, suivant l'image qu'elle veut donner d'elle, se veut bienveillante dans ses jugements : « Remarque mon enfant, que je ne soupçonne rien de mal (...) Jusqu'à preuve du contraire, nous ne devons le taxer que d'imprudence ; j'ai toujours pensé que sa piété toute affective l'exposerait aux démarches les plus inconsidérées ; grâce à toi je pourrai intervenir à temps... » Puis, brusquement submergée par une irrépressible violence, elle ajoute : « Octavie... Je vous demande un peu ! Toutes des chiennes... » Elle qui n'a jamais suscité d'élans amoureux ne peut en réalité supporter que cette Octavie, au moins aussi ingrate qu'elle, puisse être aimée... Non seulement M. Puybaraud n'est que victime de sa « piété toute affective »,  mais cette autre femme, elle la salit et la rabaisse au rang d'une impudique chienne en chaleur.

Octavie Tronche rédige le Bulletin paroissial sous les ordres de Brigitte Pian ; elle la fait donc venir pour la « sonder » et essayer d'obtenir des confidences. Comment se fait-il qu'il y ait eu tant d'erreurs dans l'envoi du dernier Bulletin ? « C'est vrai que je ne sais où j'ai la tête ces temps ci » balbutie Octavie qui va être ainsi amenée à avouer ses sentiments amoureux. « Alors, vous aussi, ma pauvre Octavie, vous croyez qu'on vous aime ! » assène d'abord Brigitte Pian avant de se lancer dans un perfide stratagème de culpabilisation ; en effet M. Puybaraud se croyait jusque là avoir une « vocation religieuse » : « Malheureuse enfant, dois-je comprendre que la personne en question est liée à quelqu'un qui ne souffre pas de partage ? Iriez vous sur les brisées de Dieu même ? »

Octavie, en larmes, essaie de défendre M. Puybaraud : d'une part il a eu l'accord de ses supérieurs pour quitter le collège, et d'autre part il a une telle envie d'avoir un petit garçon comme Louis « Qui nous dit qu'il n'y a pas là le signe que sa vocation est de céder à cet appel ? » Brigitte Pian alors de renchérir : « Nous ne devons pas écarter cette hypothèse... Bien qu'à vrai dire, Dieu n'a pas accoutumé d'appeler une âme sur les hauteurs pour la rejeter dans les bas-fonds » Puis, perfide, elle dit à Octavie qu'évidemment on pourrait envisager ce renoncement de M. Puybaraud comme un sacrifice fait « pour le salut d'Octavie ». Octavie pense alors avoir gagné la partie, mais Brigitte Pian d'ajouter pour s'il en était besoin la culpabiliser encore un peu plus : « Et vous accepteriez de sang-froid ce sacrifice ma fille ? »

Elle brosse alors un portrait déchu de M. Puybaraud devant qui toutes les portes de la bonne société vont fatalement se fermer pour, de sa faute, leur faire mener une vie misérable. Octavie essaie timidement alors d'avancer qu'ils espéraient que M. Puybaraud pourrait être appointé par le secrétariat des Oeuvres où il travaille gratuitement depuis tant d'années... « Il faut que vous ayez perdu le sens, ma fille...Sans compter qu'il n'est pas dans les usages de rétribuer, avec l'argent des pauvres, une travail que tant de clercs peuvent dispenser, sans compter les pieux laïques. Non, nous ferions tout le possible, qui serait de recommander M. Puybaraud, dans la mesure où l'on peut recommander, sans imprudence, un homme qui se serait mis par sa faute dans une situation aussi basse, et qui d'ailleurs ne possède à ma connaissance ni titres, ni diplômes... »

Puis Brigitte Pian de proposer, dans son désir d'aider M. Puybaraud à y voir plus clair, qu'il vienne passer ces vacances dans sa propriété de Larjuzon.

Au début du séjour, il semble à Brigitte Pian qu'elle est écoutée comme un oracle ; puis le temps passant, elle doit se rendre à l'évidence : c'est une « brebis plus rétive qu'il ne paraissait au premier abord ; c'est une âme fuyante, se disait-elle et elle en vint à l'accuser de se dérober à la grâce, c'est-à-dire...à ses directions. Elle affirmait que M. Puybaraud n'avait été enlevé de son collège que parce qu'il se trouvait destiné au cloître, et que désormais, la seule question tenait dans le choix de l'ordre... »

Et si cette brebis est si rétive, c'est qu'il est décidément sous la coupe d'Octavie qui ose lui écrire, par exemple, que Madame Brigitte voit faux

Les relations se dégradent rapidement entre eux ; un soir une violente dispute éclate, M. Puybaraud ayant finalement décider d'épouser Octavie et de quitter Larjuzon.

La vie misérable « prophétisée » par Madame Brigitte va en effet se réaliser, pour la bonne raison qu'elle ne les soutiendra aucunement pour retrouver du travail. En revanche elle exercera sa « charité » en forçant M. Puybaraud à venir tous les quinze jours chez elle, pour lui faire l'aumône d' un peu d'argent. Cette solution charitable rétablit ainsi le rapport de forces en sa faveur : elle avait bien vu juste, mais elle n'abandonne pas pour autant ce couple...qu'elle humilie en lui donnant un peu d'argent pour subsister.

Puis ce sera le dernier acte de cet odieux mélodrame dont Mauriac affirme qu'elle même aurait frémi si elle avait connu ses réels sentiments vis-à-vis d'Octavie. Cette dernière est enceinte, mais menacée d'une fausse couche. Son mari lui a caché l'origine de leurs maigres ressources, alors que Mme Brigitte exigeait qu'il le lui dise..

Elle vient donc en personne voir Octavie dans le misérable meublé dont elle paie la location. Or, que voit-elle en entrant dans la chambre ? Un piano... qui ne figurait pas dans l'inventaire remis à Madame Brigitte . Octavie dit être à l'origine de cette folle location mais M. Puybaraud s'empresse de la disculper , l'appelant « chérie ». Et Mauriac de souligner combien ce petit mot doux qui « rend sensible leur odieuse intimité » sera insupportable aux oreille de Mme Brigitte. Le ton monte et Octavie, secouée de sanglots, écoute Mme Brigitte leur dire qu'ils ont cette fois dépassé les bornes : «  Par exemple, ça oui ! il y a une limite, même à la vertu ; je dois me garder contre toute faiblesse, et si charitable que j'aie pu être à votre égard, je ne prétends point pousser la bonté jusqu'à la sottise... » Une double phlébite terrassera Octavie après une fausse couche.

Un lien puissant existe donc entre la relation d'emprise et la poursuite contraignante d'une idéalisation, de soi tout aussi bien que de l'autre. Cette stratégie est en effet mise en place pour ignorer des secteurs inacceptables de soi-même, faisant perdre le contact avec ses réels sentiments et donc toute empathie à l'égard d'autrui. Pourtant ces secteurs refusés existent bel et bien en soi, mais n'étant pas compatibles avec une image parfaite, l'autre sera utilisé pour servir ce refus, soit par idéalisation de l'autre dans lequel  se mirer ( c'est le cas du Père Goriot et de Jeanne) soit en en faisant le dépositaire obligé du « mauvais » (Octavie et M. Puybaraud pour Brigitte Pian) Et dans ce mouvement d'expulsion sur l'autre deux bénéfices seront trouvés par cette dernière : le premier, étant de s'ignorer elle-même mauvaise, et le second de trouver une jouissance sadique à les contrôler et à les torturer jusqu'à les détruire.

  1. Le sadisme, une façon de rétablir le contact avec un « réel » qui échappe

Ce « réel » qui échappe, il se trouve très souvent associé à des vécus d'ennui ou de morosité. Il n'est que de lire Alberto Moravia pour nous persuader de ce que les cliniciens avaient aussi remarqué : « la sensation de l'ennui naît en moi de l'impression d'absurdité d'une réalité insuffisante, c'est-à-dire incapable de me persuader de sa propre existence effective » « il m'arrivait de rester des heures entières immobile, comme engourdi, accablé en réalité par le malaise que m'inspirait ce que j'ai appelé la flétrissure des objets, c'est-à-dire par l'obscure conscience qu'entre moi et les choses, il n'existait aucun rapport. » Ainsi l'état morose est-il un état d'insatisfaction chronique et paradoxal, investi comme mode de relation au monde. Mais cet investissement de l'insatisfaction comme déni du manque donne le sentiment de ne pas avoir de rapport avec le monde, l'autre et soi-même. « Ce n'était pas Cécilia qui était ennuyeuse mais moi qui m'ennuyais tout en reconnaissant au fond de moi-même que j'aurais fort bien pu ne pas m'ennuyer si, par quelque miracle, j'avais réussi à rendre plus réel mon rapport avec elle que je sentais au contraire se relâcher chaque jour davantage et devenir de plus en plus illusoire. »

Dans Les indifférents, Michel sent bien que cette inconsistance du monde n'est que le reflet de sa propre inconsistance : « Lui était sans profondeur : un écran blanc et plat ; les douleurs et les joies passaient sur son indifférence comme des ombres ; et par contrecoup, comme s'il eût communiqué cette inconsistance à son monde extérieur, tout autour de lui était sans poids, sans valeur, sans durée, tel qu'un jeu d'ombres et de lumières. » Chacun pourtant démonte les rouages de ses motivations, mais pour seulement constater ses dons de comédien « De la jalousie, de la douleur ? » se demande Michel après avoir quitté Lisa « non pas, mais un intolérable dégoût de cette humeur versatile qui lui permettait de changer d'idées et d'attitudes, comme d'autres changent d'habits tous les jours ».Michel s'est ainsi établi dans une « humeur chagrine »qui a désamorcé toute influence que pourrait exercer sur lui l'environnement : se délectant dans la désillusion et la déception, il a retourné les affects dépressifs en triomphe narcissique ; le plaisir se trouve désormais dans le retournement de situation : c'est lui qui désormais inflige les déceptions. Mais la parade choisie contre la dépression d'une réponse uniforme qui nivelle les affects, nivelle en même temps toutes les expériences faite. En est désamorcé le travail psychique d'élaboration des tensions et des conflits (il n'y a plus de tensions puisque le plaisir est trouvé dans le déplaisir) qui aurait permis de se séparer de l'autre pour s'individuer soi-même.

D'où un vécu fusionnel qui renforce l'angoisse d'engloutissement « tout en regardant les petits cyprès poussiéreux et frisés, la villa basse et rouge blottie sous le ciel plein de nuages gris semblables à des tampons d'ouate sale, je reconnus dans mon âme l'horreur consternée qui m'assaillait chaque fois que je rendais visite à ma mère, l'horreur de celui qui s'apprête à commettre un acte contre nature, comme si en remontant l'allée, j'étais en réalité rentré dans le ventre qui m'avait porté ».

Pourtant si les personnages n'arrivent plus à savoir ce qu'il ressentent et agir en conséquence, ce n'est pourtant pas faute d'avoir été à un moment ou à un autre submergés par leurs sentiments de haine ; par exemple Léo, amant de la mère de Carla, est en train d'essayer de séduire...Carla...qui, elle, à ce moment précis ressent « une fureur aveugle » contre sa mère. « Si tu savais, poursuivit-elle de cette même voix sourde où la rancune marquait chaque mot d'un accent bizarre, comme étranger, si tu savais comme c'est opprimant, mesquin, sordide... Quelle existence ! Assister tous les jours, tous les jours, tous les jours... De l'ombre qui remplissait le salon aux trois quarts, le flot mort du ressentiment s'éleva, déferla contre elle, puis disparut, noir et sans écume ; elle resta les yeux grands ouverts, le souffle court, muette, sous cette vague de haine. » Elle est étouffée par cette haine blanche sans que précisément elle puisse la rattacher à des raisons précises ; elle ne peut plus la vivre que de façon passive à travers le mode de relation morose . Cependant cette haine restée inconsciente (qui n'a pas pu se représenter dans des mots, faute de sécurité suffisante) couve sous l'ennui comme le feu sous la cendre, et imprègne désormais toutes les modalités relationnelles : « De même que le verre, lorsque mon ennui me le faisait apparaître incompréhensible et absurde, m'inspirait parfois un violent désir de le saisir, de le jeter à terre et de le réduire en miettes afin d'obtenir par sa destruction, une confirmation de son effective existence, ainsi à plus forte raison, quand je m'ennuyais avec Cecilia, l'envie me prenait sinon de la détruire véritablement, mais au moins de la tourmenter et de la faire souffrir. En la tourmentant et en la faisant souffrir, en effet il me semblait que j'arriverais à rétablir les rapports interrompus par mon ennui ; peu importait si j'y parvenais par la cruauté plutôt que par l'amour. » Car ici ce qui importe comme le dit pathétiquement Dino, c'est de rétablir coûte que coûte le contact avec le réel - un réel qui échappe, à la mesure où il en est du statut de la sensation de s'émousser progressivement, obligeant à trouver toujours de nouveaux moyens pour la renouveler et l'intensifier.

C'est bien ce même souci de sortir de « leur pauvre vie » et de rendre à nouveau vivante et merveilleuse sa « bien-aimée » ainsi que sa relation avec elle qui amènera Solal à sadiser Ariane dans Belle du Seigneur.

« La vérité était qu'ils s'embêtaient ensemble, que leur amour faisait eau et qu'elle en était malade » « Cette femme qu'il chérissait toujours plus, qu'il désirait toujours moins, et qui tenait à être désirée, qui estimait sans doute en avoir le droit, ce qui était assez agaçant, ô leurs monotones jonctions, toujours les mêmes. » « Que faire pour lui redonner de la vie ? »

C'est alors qu'il se dit que « ce serait une bonne action » que de la gifler : « elle n'aurait pas une soirée morne, aurait de quoi s'occuper, se demanderait pourquoi et en quoi elle lui avait déplu, pleurerait, penserait qu'ils auraient pu avoir une si bonne soirée ensemble s'il n'avait pas été méchant » D'ailleurs, avoue-t-il ensuite, c'est ce qui s'était passé l'autre soir « par bonté, oui, pour lui donner de la vie, pour l'empêcher de voir leur naufrage ».

Est-ce pour cette même raison qu'elle-même va lui avouer qu'elle a été, avant de le connaître, la maîtresse d'un chef d'orchestre, un certain Dietsch ? Sans doute « la volonté de se revaloriser, de provoquer une jalousie, oh pas trop forte, une jalousie de dépit, convenable, policée. Juste ce qu'il fallait pour redevenir intéressante. » Cependant la jalousie qu'elle va déclencher chez lui ne sera ni convenable, ni policée, mais une folle jalousie, qui enfin lui fera vivre que « c'était la première fois depuis longtemps qu'ils étaient délivrés de l'avitaminose, que c'était enfin intéressant d'être ensemble » - folle jalousie cependant qui va le faire descendre aux enfers d'un besoin de la salir, de l'humilier, de la détruire, ou plutôt, un besoin de se détruire ensemble, l'un par l'autre, l'un avec l'autre, séparés et réunis par la pensée obsédante de ces amours qui faisaient d'Ariane « une grue » et de lui un « terroriseur inexorable »

Toute la fin du livre est ainsi marquée par une alternance de sadisme aussi bien moral que physique et de remords : il veut l'obliger par exemple à refaire l'amour avec ce Dietsch devant lui, « afin que tu te rendes compte qu'avec ce Dietsch ce n'était pas aussi remarquable que tu t'imagines » il la bat, la traîne par les cheveux, casse tout autour de lui, puis l'oblige à nettoyer à quatre pattes,  « il regarda la trouée dans la glace, l'amas de débris dans un coin. Du joli, la passion dite amour. Si pas de jalousie, ennui. Si jalousie, enfer bestial. Elle une esclave et lui une brute. » Puis tout-à-coup il retourne sa fureur contre lui, se lançant des coups de poing, dans un sentiment de détresse, se disant qu'il a besoin d'elle et qu'il l'adore : « Infâme, il était un infâme d'avoir frappé cette faiblesse. Aide-moi, aide-moi, suppliait-il, je ne veux plus te faire de mal, tu es ma chérie, aide-moi. » On voit bien là le retournement des rôles, chacun tour à tour représentant l'autre.

Un an et demi vont ainsi se passer entre sadisme et adoration, adoration et sadisme : « Sincères, ces jalousies, mais voulues aussi, car il se complaisait aux visions torturantes, les appelait, les développait, s'en fouettait pour souffrir et la faire souffrir, pour sortir du marécage et fabriquer une vie de passion sans plus de langueurs. Une aubaine pour leur scorbut. Plus d'ennui, du drame. »

Drame qui ne suffira quand même pas à leur redonner goût à la vie, et qui se terminera par leur suicide à deux.

Ces trois figures de sadisme ordinaire ont bien un point commun : ils participent tous d'un besoin d'emprise sur un autre, indispensable à leur image narcissique.

Mais le dernier cas me semble particulièrement intéressant : car il nous montre combien le sadisme peut être le dernier recours pour renouer un lien avec l'autre ; quand plaisir et désir ne peuvent plus être ressentis, ni partagés, reste la souffrance infligée qui, érotisée, maintient en vie. Quand la confiance n'est pas ou n'est plus possible, la souffrance occasionnée est le pauvre moyen qui nous reste pour quand même essayer de partager quelque chose, (fût-ce la détresse) et dans ce partage retrouver un sentiment d'exister - même si ce mot de « partage » est ici équivoque, puisque nous sommes en fait dans un rapport de forces où l'un agit et l'autre subit ; en effet ce sentiment d'exister n'advient que d'une victoire remportée sur l'autre : c'est l'insécurité provoquée qui paradoxalement donne à celui qui la fait vivre une certaine forme de sécurité ; en effet n'est-ce pas un moyen particulièrement efficace pour se rassurer sur son propre pouvoir d'emprise ?

Résumé

Cet article voudrait, grâce à des exemples littéraires, évoquer un sadisme  ordinaire, présent dans nos relations quotidiennes - sadisme entendu comme « destin de l'emprise », combat du moi pour sa conservation et son affirmation.. Trois cas de figure ont été choisis : le sadisme provoqué chez des enfants par la nécessité d'une image idéale et oblative de soi de parents (ceci illustré par Le Père Goriot de Balzac et Une vie de Maupassant), le sadisme agi contre un autre par ce même besoin d'une image idéale de soi ( La Pharisienne de Mauriac), puis dernier cas de figure, le sadisme, comme façon de rétablir le contact avec un « réel » qui échappe, dans un contexte où l'ennui a nivelé les affects (L'ennui et Les indifférents de Moravia, et Belle du Seigneur d'A. Cohen).

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